lundi 1 septembre 2014
SUR LES ENFANTS HUMILIES DE GEORGES BERNANOS
Les livres en bonne santé sont écrits dans le calme. Ils sortent de la conscience de l’écrivain comme le rêve sort d’un sommeil bienheureux. Ce sont des livres pour continuer, simplement continuer à dormir et à écrire en dormant. Les livres malades sont écrits pour interrompre, briser, quitter. Ils gardent en eux quelque chose de cet air abruti que l’on a au réveil. Ils sont écrits dans une matière essentielle d’agonie. Leur auteur y mène un combat avec le monde, avec soi ou pire encore : avec cet affreux mélange de soi et du monde que chacun, passé un certain âge, connaît d’une connaissance intime et malheureuse. Ce combat ne souffre aucun compromis. Son issue est incertaine. Il arrive que les livres malades rendent l’âme, épousent l’abjection contre laquelle ils s’étaient dressés. C’est le cas des livres de Céline qui sont des livres paranoïaques et misanthropes. Les livres malades ne tiennent que par leur fièvre : un rien de fièvre en trop et c’est la mort. Tout est dans la mesure. L’enfance est seule mesure, pour peu qu’on s’en saisisse avec naïveté — naïf étant celui qui vient de naître. Les livres malades sont des livres d’agonie et de naissance. C’est en appuyant leurs phrases sur le sentiment perdu d’enfance qu’ils peuvent aller avec amour dans la rage, avec amour dans la malédiction, avec amour dans l’insulte. En 1939 Bernanos écrit Les Enfants humiliés. C’est un journal et ce n’est pas un journal. C’est la guerre vue du Brésil, la France vue de la forêt, Dieu vu de l’enfance. Écrivant, Bernanos perd ses moyens d’écrire, oublie son métier et laisse filer de ses mains un livre ravaudé, brûlant de fièvre. Il ne se regarde pas écrire. Il est comme un pommier dans le jardin. Le pommier ne se regarde pas comme pommier. Il regarde le ciel, la lumière, les étoiles. Il ressent des alertes à chaque début de printemps et il répond par des fruits aux élancements de la sève. On peut trouver beau un pommier en fleurs, et on peut avoir ce même jugement sur le livre de Bernanos. Mais il faut savoir que la beauté n’est pas le souci de l’arbre, ni de l’écrivain. Elle n’est qu’une conséquence, très secondaire, de la réponse qu’ils ont trouvée à la question posée par la douleur, dans un accès de fièvre. En 1939, le pommier Bernanos donne des pommes acides et vertes. Un peu par amour, un peu par colère — mais c’est peut-être au fond la même chose —, il fait revenir l’enfant qu’il a été, le petit garçon aux jambes grêles et aux yeux ronds. Il le regarde et il lui dit : à toi. A toi de raconter, moi je ne saurai pas, trop avancé dans l’âge et la fatigue, toi tu sauras, tu n’es gâté par rien, tu as toujours mieux parlé que moi, tu as toujours su les choses mieux que moi, si ma vie a quelque noblesse, et elle en a terriblement peu, c’est de toi qu’elle la tient, c’est de ta survivance, allez, travaille. Les livres malades appellent à leur chevet des lecteurs malades. Je ne peux bien parler de ce livre que par égarement. Je lis beaucoup et j’ignore pourquoi. Ce n’est sans doute pas très sain de toujours avaler de l’encre. C’est comme dévaliser le frigo à deux heures du matin — contre l’angoisse, ou par colère. C’est la colère en moi qui a lu Bernanos. Elle est très bonne lectrice. De ce livre, je retiens une phrase et une seule. Elle est à
l’imparfait, je la remets comme je l’ai lue, au présent : le monde est au pouvoir de gens qui ne sont pas faits pour le bonheur. Je connais, et vous connaissez comme moi, beaucoup de ces personnes qui ont acheté leur puissance aux dépens de leur joie — et qui nous font ensuite payer le prix de ce marché de dupes. Car c’est un des secrets de la vie : celui qui contraint a commencé par se contraindre. Il y a dans le livre de Bernanos un merveilleux portrait de Hitler en brave homme saisi par le ressentiment au lendemain de la première guerre mondiale, calciné dans la fleur de sa jeunesse par le ressentiment, recuit dans la certitude d’avoir été floué en tant que jeune caporal, en tant que citoyen, en tant que brave homme moyen d’humanité médiocre. Hitler, dit Bernanos, est mort quand il avait vingt ans, car c’est être mort que de piétiner sans relâche dans la même vieille histoire froide. De sa mort est sortie sa puissance. Bernanos écrit contre ces gens-là, contre ces sales bêtes repues de leur bon droit, gavées d’amertume et de ressentiment. Les secrets du monde sont des secrets misérables. Ils se laissent attraper par ce genre d’écriture là, mal habillée, mal polie, souffrante. Le grand secret c’est qu’il n’y a pas d’humanité. Il n’y a qu’un cloaque, qu’un vivier purulent de petits caporaux, de jeunes cadres, de vieux boursiers et de moyenne bourgeoisie tiède et morne. Et puis, bien sûr, il y a les pauvres. Mais ceux-là, personne ne sait en parler, et eux-mêmes n’imaginent pas qu’on puisse dire quelque chose d’eux : la parole, c’est pour les maîtres. Il y aurait de quoi désespérer d’une telle vision si la maladie ne venait pas nous en guérir, la maladie d’un Bernanos à bout d’espoir, l’adrénaline d’un livre fourbu, la fièvre enfantine de l’amour qui revient pour se mettre au travail. Les livres en bonne santé sont des livres de loisir. Les livres malades sont des appels au travail de soi sur soi — et sur le reste. Car le vrai secret est celui-ci : il n’y a pas encore d’humanité. L’humain est ce qui est à venir. Nous partons de bas, de très bas. Nous sommes si bas que nous ne sommes même pas à la hauteur des yeux d’un enfant. Nous savons ce qui nous reste à faire : travailler à rendre vivant ce qui ne l’est pas encore. Mais les choses ne sont pas si simples, nous dira-t-on. Vous ne pouvez pas, comme ça, aussi sommairement, opposer l’enfance et le monde. Tout est bien plus compliqué, il vous manque l’art des nuances qui est l’art adulte par excellence. Les petits morts médiocres qui tiennent le monde, gens d’épargne et de raison, ont toujours prétendu que les choses étaient très compliquées et qu’il fallait beaucoup mûrir avant de les saisir. Ce discours sur la complexité des choses est, il n’y a pas d’autre mot, le discours d’un salaud, de celui qui s’adresse à l’enfant pour lui dire : tais-toi. Tu parles de feu, d’esprit et de révolte, mais tu ne sais pas ce dont tu parles, attends d’être comme nous, et tu pourras parler en connaissance de cause. Ces gens-là auraient fait la leçon même au Christ : c’est charmant, votre histoire, et nous sommes bien prêts d’y croire, nous trouvons même que vous avez de la classe, une belle allure, vraiment, mais, comprenez, tout est plus mélangé que ça : l’amour, oui — mais que faites-vous des caisses de retraites et du contexte économique ? Ah vous avez de la chance de pouvoir rêver, et tenez : c’est d’accord, nous vous suivrons dès que nous aurons mis nos petites affaires en ordre, les enfants élevés et la maison payée. Le malheur, c’est que lorsque les petites affaires sont en ordre, le cœur est au point mort, l’amour n’y entre plus. La beauté du livre de Bernanos, c’est de réveiller, le temps de le lire et un peu plus, l’amour incurable, l’amour malade et niais. C’est écrit en toutes lettres : je n’ai jamais été découragé par la niaiserie, tout ce qu’on écrit de sincère est niais, toute vraie souffrance a ce fond de niaiserie, sinon la douleur des hommes n’aurait plus de poids, elle s’envolerait dans les astres
REVENIR
C’était un jour plutôt quelconque pour revenir. Il revenait. L’air devait être sans âme pour, à ce point, n’avoir rien de froid ni de doux. A ce point qu’aucun mouvement de quoi que ce soit n’en troublait l’inertie ni pesante, ni légère. Le ciel blanc, d’un blanc de lait figé, qu’on sentait sans réelle consistance, figurait une absence de ciel. Dans la lumière d’un gris sans charme les passants, les allants et venants, glissaient, gribouillis de fusain sur une page déroulante.
Un jour particulièrement ordinaire.
Il revenait. Aussi bien d’en face. De l’autre côté de la rue. Où se dressait, étroit et morne, presque chétif, malodorant, un immeuble dont les fenêtres étaient toutes rondes comme des yeux aux contours de pierre et aux fines croisées blanches, des regards derrière de malveillantes lunettes, au travers desquelles on ne pouvait rien capter que de noir. De là où de l’Île de Pâques. Où d’un havre sec de sel et de sable où les jours et les nuits ne sont que de tristes marées qui se retirent. Où d’une forêt affolée de cris. D’une ville de cinquante millions d’habitants. D’un trou d’eau sale au fond d’une campagne pauvre et fumante. D’un troquet quincaillant où le choc des verres atténue la douleur de l’entaille que fait au milieu du dos le passage de la roue. Le ciseau de ses dents.
Il revenait avec son sac, ses vieilles chaussures montantes maintenant usées, trouées, ce vieux manteau dont il avait hérité sans jamais avoir su après la mort de qui, après la perte de quoi. Quelles terres en avaient autrefois longuement mordillé les pans ténébreux tandis que d’un pas rituel on parcourait ce monde sans raison. Toujours un pied dans l’or et l’autre dans la fange.
Et il faudra raconter. Raconter. Tout ça.
De cette saloperie de jour, ou d’heure – comment savoir – ce moment plus ridicule que tous les autres, où tout a cru devoir commencer. Dans le trou d’une date contingente par une sympathique indifférence de vermine grouillant un soir d’hivers asphyxié de béton et de carnivore hydrocarbure. Mais voilà. Comme disait déjà un écho dans ce théâtre de véhicules larmoyants, tragiques et gesticulants, il allait bien falloir faire en sorte. Puisqu’il en était jeté de ce début de cri dont il serait peut-être un jour possible de faire un chant. Une chanson… Une chansonnette ? Sauf comment faire. Et pour combien de temps. D’heures, de jours, de minutes fuyant comme des gouttes de pluie poussiéreuse dans un caniveau de gamin miraculeux faiseur de vaisseaux. Oui, comment. Sans arme. Sans vraiment encore d’amour. Et sans cruauté.
Quelques remises de peines : au début dans des squares. Puis dans des jardins. Dans des parcs. Dans des forêts. Pour finir dans des infinis fermés quand la solitude suinte depuis l’origine du soleil sur les murs des chambres où la corrosion peut alors servir de sublime douleur. Roman. Ô précieux roman des allées et venues, clair, clair, ombre, clair, ombre, ombre, qui s’inverse, qui s’inversent, se croisent, diagonales, se trament, tissage d’étoupe, si seulement le monde des ferrailles explosives cessait de cracher des chairs dégoutantes et leurs corolaires excuses criminelles aux atermoiements plus honteux que tout.
Quelques vecteurs aux grisailles pulvérulentes et lumineuses qui servirent de chevaux aux élans du corps tendu comme une voile atlantique vers un continent nouveau dit-on trouvé jamais atteint. Et sans répit à la recherche de cette pierre, de ce regard, de ce flanc où planter une dent assez savamment profitable pour que la cicatrice en dise quelque chose qui remplisse ces crépuscules où entre les arbres rôdent des penchements aux tendresses définitives. Défigurées.
N’avoir eu mal pour rien. Tachant pourtant d’avoir alors mal pour quelque chose. Pour ceci à quoi tienne de n’être pas venu insensé. Ô vanité des vanités, oui : et heureusement. Il ne sera pas de ce monde lâche où la bête accroc d’argent peut mordre dans tout ce qu’elle veut et pourrir tout ce qu’elle peut. C’était la guerre, toujours et encore, celle des ventres sans fond et celles des cœurs sans fin.
Il avait pu se déshabiller de toutes les protections standards qui servent à ne pas voir, à ne plus sentir, les tentacules, bras humains, mains crasseuses, pauvres mains calleuses, qui se tendent au-dessus de la satiété morose d’antiques contemporains aux yeux blanchis de mort artificielle.
C’était tellement trop peu dire : cette mécanique, ces mécaniques, aux charmes calibrés, pour placer le marché du paradis et celui de l’enfer. Minables cotations de la vie comme fruit hors sol au bénéfice de cénacles obèses effrayés par la mort comme des mômes par un clown. Il faudrait bien se résoudre à leur couper les jarrets. Tant pis pour eux. A ces peinturlurés d’écrans monnayeurs. On les a prévenus. A ces colosses aux jambes confites. Eux aussi connaissent l’histoire. Ces grotesques automates. S’ils n’ont pas voulu la connaître, l’apprendre, tant pis pour eux. Ces vilains agités sans jamais aucune grâce et sans jamais aucun poème.
Il revenait. La nuque encore fraîche de la lame amoureuse qui tenta sa défaite au détour d’une paix aux chœurs majestueux.
Lorsqu’il fut à la fenêtre de chez lui, tout du moins de cet appartement qu’il avait habité longtemps avant de partir pour un nombre de mois ou d’années ou de jours qu’il n’avait pas comptés, il constata comme la façade en face était demeurée. Comme tout. Avec les yeux noirs cernés de pierres. Les croisées blanches qui faisaient d’étranges cibles. Et le crime qui traînait sa victime danaïde comme le perpétuel trophée de sa souveraine perversité.
Quoiqu’il lui fût impossible de penser, pour tant de motifs où l’éloignement faisait figure de coquetterie, qu’un retour n’eut pas un sens. Un sens aiguë semblable à la pointe que nécessitait l’urgence de percer la puante nuée d’horreur qui enflait, imposante et dorée, atmosphère de substitution, parmi tout le vivant qu’il avait traversé par des routes insensibles, qu’il avait côtoyé lors de villégiatures distantes d’où il avait su disséquer les fébrilités humaines qui s’entraînaient entre elles à travailler quelque accord qui leur permît de tenir contre la chaîne et la dictée des chiffres.
La nuit rampa très lentement ce jour-là avant d’atteindre la rue. Ainsi qu’elle filait quelquefois sa résille effilochée dans l’étendue d’un désert. Qu’elle s’insinuait parmi les racines des arbres ou des êtres. Qu’elle montait des marais, terreuse et ondoyante.
Revenu à lui. Revenir à soi. Comme revenir à ce manège moiré de gueules amphibies dont les colliers et les jougs hochaient sur les trottoirs. Sans plus jamais même ne fusse qu’un vieux bout déchiré de drapeau pour se moucher le nez. Ca couinait à peine. Ca gémissait tout juste avec la discrétion d’un rail de métal poli dans sa glissière escamotable.
Il pouvait dire pourquoi les écrans, de plus en plus beaux, esthétiques, grands, si larges, si sage dans leurs design épurés, cossus, pourquoi les écrans ne pouvait rien montrer qu’on put apprendre comme lu et parlé. Au-dessus de tout ne remontait rien d’autre que, si affreux que ce fut, ce qu’il y avait, finalement, de plus aisé à supporter ou à s’entraîner à supporter. Cela formait une couche assez épaisse, compacte, peu perméable au divergent. La vraie matière, le vrai charbon de l’abîme, le mercure fatal, les mines de failles enfermées dans des mégatonnes de roches serrées, n’avaient pas la moindre chance d’apparaître. Et qu’on soit un nombre grandissant à se demander ce que c’est. Et peut-être bien, avant même de se demander quoique ce soit ; à s’arrêter, progressivement, par ralentissement successifs, par halètements d’une onde sidérante, médusé par l’apparition du corps le plus nu de la plus sombre virginité.
Qui y survivrait.
Et dans quel état…
Suffirait-il d’être revenu. De longues méditations, perché avec un manuel d’ascétisme sur un sommet que ne peuvent atteindre les humeurs fumeuses expirées des villes en apnée. Des jardins écartés où s’égaillent, indifférents au cours des monnaies des peuples sans presque de vêtements et qui comptent en coquillages. De retraites instruites en des lieux de sagesse dont la matière s’évalue à l’usure de la belle pierre à elle seule déjà dévotion.
Sortir simplement d’un tunnel percé par un savant monteur d’images qui en un jour comme en une nuit ramasse toutes les défaites, aussi bien toutes les victoires, autant que tous les forfaits d’un seul ou toutes les œuvres d’un temps et ne laisse, de dépit souvent, car il n’est qu’un montreur, qu’une chambre noire ouverte à tous les vents et cernées de portes closes.
Sortir simplement d’un bouillon opaque de pensées. Enumérer ses pattes de batraciens. Amputer celles qui ne servent qu’à entraver les autres. Enumérer les yeux qui, trouées sous le crâne, n’ont servi qu’à composer des kaléidoscopes aveuglants. Enumérer ses langues qui sous le palais n’ont servi qu’à diffracter la parole et la gonfler de sens dévalués, engorgeant, serpentins étêtés, des forums creux.
Revenir d’où il se serait appris quelque chose.
Avant l’écrasement du futur ou du moins de l’avenir sous la disparition du temps humain.
Il se mit à imaginer un instant un tir de roquette, de missile, à vrai dire il pourrait disposer de l’une comme de l’autre, pile perforant exactement un des yeux de verre qui le matait de l’autre côté de la rue. Un bon trou fumant dans un de ces orbites gosiers, qu’il aurait dit remplis de tombes, d’une glaise tamisée mutée en sucs mortifères pour en exciter les frères les uns contre les autres, les sœurs les unes contre les autres, les exclus contre plus exclus qu’eux, les affamés contre plus affamés qu’eux, les mourants contre plus mourant qu’eux. Et ultime malentendu, les vivants contre moins vivants qu’eux.
A cette pensée quelque chose en lui, dans sa tête, bourdonnait encore beaucoup trop fort pour que ce projet prît forme.
Mais les délais peuvent se distordre.
Il n’était probablement pas revenu pour rien.
Il n’était pas question d’une énième routine.
Qu’il n’était à ce jour pas en mesure d’enrayer. A moins que.
A moins que cette petite fissure… Oui cette petite fissure, là, au-dessus de cet œil de pierre… Il n’y avait rien nulle part de cette sorte sur cette façade lorsqu’il était parti. Absolument rien. Tout était lisse. Net. Livide. Froid. Et là, oui, au-dessus de cet œil, une fissure était apparue. Peu de chose à vrai dire. Tout juste de quoi glisser le bout d’un petit doigt. Assez peut-être pour y insinuer enfin une arme. L’arme qu’il restait à forger.
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