Vous me demandez si gentiment d'écrire pour vous, que je ne peux pas m'y dérober puisque c'est à ma personne que vous vous adressez et que vous venez titiller ma fierté d'écrivain. Le narcissisme aussi nous fait tenir ensemble et c'est une bonne chose que de ne pas l'ignorer : c'est le meilleur moyen de limiter ses effets destructeurs dans l'inconscient. Voilà donc, en peu de mots et de la manière la plus simple possible,ce que votre demande m'inspire tout à trac, sur le transfert.Propos petits par conséquent et, certainement, incomplets.
"Alors Marie prit un vase de parfum de nard de grand prix(Judas pensa que l'on aurait mieux fait de le consacrer aux pauvres, il aurait ainsi pu grappiller sa dîme)et le cassa et se mit à faire un massage des jambes de Jésus de haut en bas, et elle essuya les jambes avec sa chevelure, et toute la pièce s'emplit du parfum du nard....
Elle ne sait pas, dit Jésus, qu'elle est en train de m'embaumer pour ma sépulture
Voilà comment le transfert opère en psychanalyse : parce qu'une personne se laisse aller à sa demande d'amour envers quelqu'un d'autre qui lui semble représenter ce qu'il y a de plus...(pas forcément très bon, mais surtout très intense),parcequ'une personne donc se laisse aller à demander à quelqu'un d'autre de l'amour,comme si cet autre était vraiment "majuscule" ou très grand,cet autre qu'on appelle "analyste"l'écoute en silence,n'y répond pas, s'y dérobe,se minimise, tout petit,petit autre, presque pas autre,à peine petit "a", un petit tas de chair, comme une présence silencieuse,et de cette absence de réponse que nous appelons interprétation, jaillit une ouverture, un appel d'air,un tourbillon de nouvelles paroles, un ruissellement qui fait vieillir les sens anciens sur lesquels reposait notre douleur d'exister, notre souffrance d'avoir une âme...Cet instant nous suspend comme une rencontre inattendue et très belle, comme si nous avions touché à l'articulation de la vérité, comme s'il fallait rester là toujours à la contempler...Mais déjà le ruissellement des paroles nous indique une nouvelle direction, nous accroche à d'autres mots qui nous ravissent, qui nous fabriquent une autre parole de vérité pour nous tenir, semblant d'ensemble dans les mots, continuer de maudire, de vivre et de vociférer la vie,de l'inventer pas à pas, de créer notre croyance insensée.
Le transfert est ainsi l'une des formes de l'amour où le désir ne s'arrondit pas pour se lover dans une conque et se perdre avec l'autre dans les forêts lointaines, seul à seul, face à face, perdu dans l'autre éperdu de nous. Le transfert est amour de la différence qui ne se contente pas de soi en l'autre ou de l'autre en soi : il exige une ouverture a du nouveau, à la création de sens nouveau, ces sens qu'on appelle la vie et en psychanalyse, pour en parler, la clinique du transfert.
Bien sûr, le psychanalyste n'y a pas un destin bien glorieux: il sait combien au terme sa présence silencieuse ou son accompagnement bavard, se dissolvent du côté du rien; il sait combien il est appelé à devenir encore et encore "petit tas", si proche du déchet.Parfois, certaines analyses permettent qu'un lien se tisse entre l'analysant et la personne de l'analyste, mais même là, la relation est traversée par ce que nous nommons la castration, ce manque fondamental qui empêche la satisfaction complète de l'être pour soi. Le plus souvent le psychanalyste chute de sa place majuscule, pour devenir du rien, le souvenir plus ou moins exact d'un chemin accompli.
C'est sans doute la raison pour laquelle les psychanalystes, qui réussissent si bien à se rétracter pour que l'autre advienne chez leurs analysants, ratent leur vie en société, se laissent prendre par les parures du moi, les demandes de reconnaissance, l'envie de pouvoir, les querelles entre fratries, la ségrégation des uns et le mépris des autres.

