Monsieur le Président,
Je vous écris en tant que citoyen. Cette lettre se termine avec une question, pourrez vous y répondre ?
Je le souhaite.
Il m’a été offert la possibilité de rencontrer des existences remettant en cause radicalement ce que l’on est, ce que je suis, ce que l’on pense vivre, ce sur quoi il semble commun de s’entendre et que l’on dénomme réalité.
Dans ce monde de la normalité supposée, alors même que celui qui tenterait d’être le plus normal serait soit mort soit le dernier des fous, que faîtes vous de cette part de folie présente dans chaque homme, celle qui leur fait accomplir les horreurs tant décriées mais aussi les créations les plus incroyables, les plus sublimes dont notre culture regorge ?
Que vous a fait la folie pour la mettre uniquement sur le dos des fous ?
Que vous ont fait les fous pour que vous les chargiez de tous les maux victimaires contemporains. Vous avez attaqué notre folie commune par celle bien plus grande de la normopathie. Le bruit des mises à l’écart nous rappelle avec honte une partie de la psychiatrie française durant la collaboration. A cette cruauté envers nos semblables, nous n’avons de cesse que de penser.
Ne l’oubliez pas, ne les oubliez pas.
Laissez à ces morts leur sépulture, humus honteux de notre civilisation.
Laissez aux fous la folie nécessaire pour s’attaquer à cette normalité dévastatrice qui ronge le monde contemporain.
Laissez nous compter avec des chiffres qui ne seraient pas zéro (risque zéro, tolérance zéro), avec des chiffres qui seraient poétiques et non de petits comptages bureaucratiques.
Repensez aux trains.
Au zéro de l’opinion, nous entendons substituer l’infini de nos possibles.
Le rouleau compresseur gestionnaire « pour le bien », « pour assainir » de votre politique se heurte donc à ces arrachés de la Raison, citoyens qui prennent soin et brodent en fine dentelle les détails infimes de l’existence.
Nous prendrons les aiguilles pour tisser ensemble ce lien social précaire qu’il s’agit à chaque minute de refaire, nous ne prendrons pas seulement les aiguilles pour piquer, injecter, enfermer.
Nous construirons des murs, pour des maisons avec une ambiance chaleureuse, bien loin de la froideur déserte des asiles, nous ne construirons pas vos cachots indignes de la folie.
Nous surveillerons, avec notre sensibilité, notre accueil, notre veillance et non avec ces caméras persécutantes, avilissantes, faisant l’impasse sur la nécessité relationnelle du travail psychique.
Nous aurons des bracelets pour offrir au plus grand nombre, confectionnés avec des petites ficelles marquant un travail précieux et nécessaire, et non votre boulet avec sa chaîne électronique.
Nous aurons des lieux fermés oui, mais pour ces secrets qui ne peuvent voir le jour sans provoquer de la peine, de la rage, du désespoir, ces secrets regorgeant d’une souffrance qui doit s’enterrer patiemment, ensemble.
Nous aurons des moments difficiles, des moments de joie, des moments de colère, d’errements, de contemplation, de sidération, de poésie.
Nous aurons comme dans toute vie, des moments difficiles.
Nous devrons supporter les malheurs, les tragédies, nous sommes obligés « c’est la vie », la fatalité, le Destin.
A moins que la meilleure façon de vivre soit de ne pas exister ?
Oui monsieur, je me déclare schizophrène dangereux si c’est le nom contemporain de l’exclusion, de l’abandon, de la vindicte.
Nous serons de plus en plus nombreux à le clamer pour éparpiller les ténèbres que vous essaimez. Pour que ce vocable, nous rappelant l’odeur des gaz de la mort, perde son sens infâmant.
Pour que cette supposée « dangerosité » soit synonyme du risque inhérent à la vie.
Pour que cette campagne de destruction du lien social, cette politique de la peur dont vous n’êtes que l’une des petites statuettes à ranger au panthéon des crimes contre la dignité humaine, périsse d’elle-même.
Je vous souhaite que la normalité supposée saine dont vous vous parez se heurte à l’intimité d’une rencontre avec un « fou », votre semblable.
Dans ce miroir humain que vous n’osez regarder, méfiez vous du reflet sombre de votre inconséquence.
Méfiez vous de l’ombre populiste colportée par la poussière des opinions.
Méfiez vous du bruit des drames quotidiens des Hommes et de leur misère.
Méfiez vous surtout de leur écho et de la rumeur qui s’infiltre dans vos appartements dorés.
Si vos annonces sont suivis de faits, que les cris de la foule enflent au point de vouloir enfermer, reléguer, exterminer nos semblables, alors prévoyez nous une place à côté d’eux.
Prévoyez également beaucoup de police, beaucoup de violence, de terreur et d’horreur.
Prévoyez plus de vies gâchées que vos « dangereux » n’en auraient faits.
Prévoyez notre résistance.
Vous pourrez nous provoquer, nous insulter, nous bannir, nous parquer.
Mais penser à l’après.
Penser quand l’Histoire vous demandera : « pourquoi ? »
Quelle sera votre réponse à la « solution » que vous mettez en place ?
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