Je peux dire aujourd'hui que tu ne nous as pas vraiment ménagé.
Ça, c'est le moins que l'on puisse dire.
Je n'ai jamais trop su ta conception des choses, mais peut-être n'avais-tu aucune conception des choses : tu dois faire partie de ces êtres qui ne pensent pas la vie,qui n'ont jamais utilisé cette capacité à se projeter à l'existence pour devenir les bâtisseurs de leur propre destin.
Très vite, tu nous as informé que tu ne souhaitais pas nous garder trop longtemps auprès de toi, que nous devrions nous quitter assez rapidement, que la place des enfants cela n'est pas de rester sempiternellement auprès des parents, que dès que cela sera possible nous devrions trouver du travail.
Je n'ai jamais su ton manque de moi, ta nostalgie de nos états amoureux quand la petite fille que j'étais n'attendait que ton retour pour exploser de joie dans tes bras.
J'avais dix ans à peine lorsque je suis partie en internat dans un lycée de jeune-fille des années 70, avec une discipline trop rude pour l'enfant désirée que j'étais. Face à ma dépression naissante je t'entendis dire, avec ce brin de cynisme propre aux personnes en mal de "mots pour émotions" que cela forgerait mon caractère. Je ne t'ai jamais parlé du cataclysme intérieur que ces mots de toi ont provoqué chez moi, mais je sais surtout, qu'aujourd'hui encore, quarante ans plus tard, le seul souvenir de la cicatrice ravive la douleur de la brûlure
Un trauma fondateur, comme disent les psys, qui aurait pu nous durcir (ton souhait d'ailleurs), nous, tes enfants, au lieu de nous renforcer.
Je voulais te parler de cela, des adultes que nous sommes devenus grâce à toi, mais aussi, souvent, contre toi. J'ai peut-être trop attendu pour déclencher ce moment, me poser plus près de toi, te dire le temps et la souffrance pour tracer une vie de femme acceptable, devoir garder de l' enfance tout ce dont tu nous as privé, à ton insu, car ce que j'attendais, toi même tu ne l'avais pas reçu.
Nous aurions pu parler l'un et l'autre, du monde qui nous a accueilli à presque trente ans d'intervalle, de nos peurs générées et enfouies comme des fantômes qui ont sûrement fragilisé ton équilibre d'"homme debout" vieillissant à peine.
Nous aurions pu parler de tellement d'autres choses aussi, mais, comme toujours, ton destin m'a doublé pour me laisser privé de toi. A jamais.
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